LE MAGASIN DE MON PERE

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Il était sombre et minuscule, comme le sont souvent les hanouts (magasins) en Afrique du Nord. Il n’avait pas de plafond, mais une toile beige qui curieusement, au fil des années, se gonfla de choses mystérieuses, à tel point que je ne pouvais rendre visite à mon père sans penser qu’il recevrait un jour ce plafond alourdi sur la tête.

Enfant, j’imaginais un trésor caché là.

Le magasin était essentiellement fréquenté par la population musulmane de la ville et des douars environnants. Mon père était à la fois apothicaire, droguiste et marchand de tissus en tous genres.

Je le revois, le demi-mètre en mains, mesurant avec rapidité et précision la pièce de tissu qu’il déroulait d’une main experte sur le comptoir. Il semblait promener le demi-mètre en bois sur la pièce de toile qui se déroulait comme par magie. Ce n’était jamais le client qui indiquait le métrage, mais mon père qui savait de mémoire la mesure au centimètre près du cambouch, de la djellaba, de la gandoura, du burnous, qu’on aurait à confectionner. Les clients se fiaient à la connaissance approfondie du métier qu’il exerçait et aussi à son honnêteté légendaire. Car les Garson, de père en fils, avaient la réputation de l’être, ce qui était chose rare chez les commerçants d’Afrique du Nord.

Durant la guerre, il ne fit jamais de marché noir et s’appauvrit, alors que les autres commerçants firent fortune. Pour lui, la pratique commerciale était fondée sur l’ancienneté dans le pays, l’expérience et la connaissance de la langue et des hommes des autres communautés.

Mon père vendait également des haïks immaculés, des mousselines, des soieries, des toiles pour sarouals, enfin des tissus chatoyants brochés de couleurs tendres, nécessaires à la confection des robes de fêtes, de mariages en particulier. C’était un plaisir des yeux de voir cet étalage qui vous faisait penser aux Mille et une Nuits. L’esprit vagabondait ainsi à travers le temps, les légendes orientales.

Dès que je pus circuler seule en ville, je me rendais au magasin pour y passer un moment, appuyée à un angle du comptoir qui comportait une planche articulée que l’on soulevait pour pénétrer à l’intérieur du magasin, domaine exclusif de mon père.

Les clients se tenaient à l’extérieur, appuyés à ce comptoir, attendant avec une patience infinie que papa soit disponible pour les servir.

Mon père tolérait ma présence silencieuse pour des raisons assez mystérieuses, alors qu’il ne supportait pas d’y voir le reste de la famille, y compris ma mère qui, de toute manière, ne lui rendait jamais visite. Pourtant, il m’arrivait d’être prodigieusement agaçante : petite, je lorgnais sur le bocal de juliennes, posé sur le comptoir. C’étaient de petits bonbons très sucrés, en forme de tomates, de poivrons. Je le harcelais jusqu’à ce que, vaincu par mon insistance que rien n’ébranlait, il ne finisse par ouvrir ledit bocal et en retirer quatre ou cinq bonbons minuscules qu’il me remettait avec un regard courroucé qui ne m’impressionnait pas outre mesure. Mais comme je le répétais fréquemment, j’en avais bisoin !

En-dehors de moi, tout le monde à la maison redoutait ses colères terribles. Il est possible, avec du recul, que j’ai intériorisé ce sentiment d’angoisse et de peur.

Mon père vendait également toute une panoplie d’herbes médicinales, de plantes aromatiques, de produits comme l’alun, le henné en feuilles, le khôl, le rassoul, le ras el hanout, l'encens, mais surtout la sébara de différentes couleurs, nécessaire à la teinture des tissus qui se faisait directement chez le particulier et non pas dans les teintureries.

Je me souviens en particulier d’un onguent brun visqueux, que mon père retirait avec difficulté d’une boîte à l’aide d’un couteau pointu, onguent qu’il plaçait ensuite sur un papier d’épicerie de la même couleur, en essayant d’en mettre le plus possible dessus. C’était  un  médicament pour  les  furoncles. Les clients indiquaient la maladie et papa faisait immédiatement ses mélanges savants.

Mais revenons à la sébara. Les différentes couleurs de poudres étaient entreposées dans des tiroirs profonds qui se trouvaient au bas des étagères. Et ceci me ramène au Chat Rose, que j’ai cité dans le chapitre des chats. Un soir, après la fermeture du magasin, mon père oublia de refermer complètement le tiroir de sébara rose. Son chat, (car il y avait toujours un chat au magasin, dont la mission évidente consistait en tout premier lieu à tenir compagnie à mon père, et s’il lui restait un peu de temps libre, à faire à la rigueur la chasse aux souris, pourtant nombreuses) son chat donc, qui était blanc, se coucha dans ce tiroir, appréciant ainsi la douceur de la couche. Le lendemain matin, en ouvrant le hanout, mon père eut la surprise de découvrir que son chat blanc était devenu rose, d’un rose tendre qui ne céda à aucun nettoyage, pourtant minutieux du matou, léchages pluri-journaliers, comme chacun sait ! Donc le chat resta rose et comme son emplacement favori était le cou de mon père, pattes d’un côté de la poitrine, tête de l’autre, chacun en passant dans la rue d’Oran pouvait admirer le couple qui devint vite célèbre. On venait même exprès pour voir l’homme maigre et brun à l’œil perçant et le chat rose aux yeux verts.

Mon père qui avait un sens du commerce très particulier et bien à lui, aménagea son temps de travail en fonction de ses activités prioritaires, c’est à dire avant toute chose la lecture et en second lieu la marche à travers la campagne. Il eut pour principe de gagner l’argent nécessaire à notre subsistance et cela sans projet d’épargne, et comme son idéal spirituel était le culte de la pauvreté, il organisa son emploi du temps en conséquence. Au magasin, il avait toujours une revue ou un livre à portée de mains et quand il n’avait pas de client, il lisait. Mais par contre, si le chapitre ou l’article de journal était commencé, il allait jusqu’au bout de sa lecture, même si entre-temps des clients étaient rentrés. Il s’excusait en leur expliquant l’intérêt de cette lecture, et ses clients habituels, bien dressés, attendaient patiemment qu’il eût terminé. Mais à cette époque, il faut constater qu’on vivait à un autre rythme. Les clients étaient souvent des amis, et comme il était réputé pour sa connaissance de son métier et son honnêteté, ils étaient prêts à faire ce genre de concession.

En hiver, il fermait son magasin vers dix-sept heures, en été vers dix-neuf heures. Il se dispensa donc de faire installer l’électricité. Il travaillait à l’heure du soleil. Ceci peut paraître aberrant, mais cela s’explique par son absence totale d’intérêt pour l’argent.

Enfin, quand j’évoque le magasin de mon père, c’est avant tout des effluves d’épices, des senteurs d’herbes d’aromates que je ne retrouve jamais ici, senteurs différentes des magasins exotiques installés en France.

C’était l’odeur du 21 rue d’Oran.

Les dessins sont de Frank Collins            Haut de page